S02E02 – Die Me, Mythology

De même que John Crichton, l’astronaute de Farscape (Nine Network/Sci-Fi, 1999-2003) cherchant à résoudre le mystère des trous de ver pour rentrer chez lui, nous autres chercheur.ses, nous cherchons. Des financements, surtout, mais parfois aussi des réponses à nos questions. Voilà trois ans et demi que je cherchais dans le cadre de ma thèse portant sur l’unité narrative des séries télévisées contemporaines. Il y a quelque mois, à ma grande surprise, j’ai trouvé. En l’occurrence, je l’ai trouvée, l’unité. Elle n’est pas apparue dans un concept théorique que j’aurais fabriqué de toutes pièces. Elle était là, depuis le début, omniprésente. Je veux parler de la notion de mythologie (au sens de “la mythologie d’une série télévisée”). Une notion employée par les sériephiles et les critiques, reprise par les universitaires sans chercher à la définir. Depuis quelques années, le vide théorique autour de la notion de mythologie m’intriguait. Comment le terme, proposé vraisemblablement par Chris Carter, le créateur de The X-Files (Fox, 1993-2002), pouvait-il s’être infiltré dans la majorité des discours sur les séries en ayant échappé à toute réflexion ?

Ce billet sans spoilers majeurs anticipe sur une partie importante de ma thèse, et rassemble mes observations sur le sujet, l’avis de quelques collègues ainsi que des sériephiles à qui j’ai posé la question ; je tenterai aussi d’y apporter une première définition. Il est assez long, car riche de citations, d’extraits de conversations et sondages informels sur Twitter et Facebook : en effet, avant d’en appeler à la brigade théorique, il semble qu’il faille, pour comprendre mythologie, choisir une approche empirique. L’animal est sauvage et mystérieux, et c’est sur son terrain que nous devrons nous aventurer pour le comprendre, armés de la théorie des mondes possibles, d’un bon moteur de recherche et de quelques .gif animés de Farscape.

1. D’où vient le terme et comment est-il utilisé par les scénaristes (américain.e.s)

Si vous lisez des critiques de séries télévisées ou fréquentez les forums et autres espaces virtuels dédiés, vous aurez peut-être croisé le terme mythologie – d’autant plus si vous appréciez les séries qui lorgnent vers les genres de l’imaginaire. Comme le note le linguiste Neal Whitman dans ce billet, on parle peu de la mythologie de Grey’s Anatomy, encore moins de la mythologie d’un soap opera comme les Feux de l’Amour. Le terme est d’abord appliqué à des séries qui construisent un monde fictionnel “en porte-à-faux”, qui forme une structure saillante parce que, si certains de ses éléments ont leur équivalent dans le monde réel (ex. : l’armée américaine), d’autres “débordent” de notre réalité (ex. : la Porte des Etoiles) (Pavel, 1988 : 76-77). Je cite Neil Whitman :

Soap operas have the longest-running TV story arcs of all, so why wouldn’t mythology have developed its specialized meaning for them? One probable reason is that mythology started out with such a strong connnection to stories of the supernatural and fantastic that more-or-less realistic shows like soap operas weren’t fertile ground for such a meaning to develop. Glen has another plausible reason: "I also have a sense that “mythology” is used most often for shows that also have stand-alone episodes. That’s because fans (and creators!) need a means of referring to the special subset of episodes that deal directly with the long-term arc. This hypothesis certainly fits The X-Files and Fringe (and yes, we do refer to “mythology episodes” around the Fringe writers’ office). Lost may be an exception to this rule, inasmuch as almost every episode relates to the mythology."

Si mythologie est associé aux séries qui usent d’arcs narratifs à long-terme tout en proposant aussi des épisodes indépendants, c’est parce que le terme a vraisemblablement émergé sous l’influence de Chris Carter, créateur de The X-Files. La série mêlait en effet les épisodes de type “monstre de la semaine” (que l’usage anglophone désigne comme stand-alone ou loners) et les épisodes mythologiques, c’est-à-dire qui se réfèrent au fil rouge de la série, la conspiration, l’invasion extraterrestre, et dans une moindre mesure l’enlèvement de la soeur de l’agent Mulder. Je me souviens moi-même avoir très vite utilisé mythologique, dès la fin des années 1990, sous l’influence, peut-être, du magazine français dédié à la série. Une rapide recherche Google renvoie à des sources datant de 1996-1997, comme le numéro 754 de Rolling Stones magazine (février 1997 – un transcript de l’article de David Lipsky est accessible ici) :

[Gillian Anderson] feels that - because of her first-season pregnancy, which required a conspiracy malevolent enough to keep her offscreen for two weeks - she inadvertently turned the show toward its mythology episodes.

Plus ancien, cet article du Vancouver Sun daté du 25 juillet 1996, avec une interview de Chris Carter.

Carter said the feature film would dovetail with events on the series, the so called "mythology episodes" which deal with alien invasion and government conspiracy.

Mais ces sources sont à prendre avec un grain de sel. Peut-être des spécialistes de The X-Files auront-ils croisé, lors de leurs recherches, des éléments plus probants sur l’association entre Carter et mythologie. D’ailleurs, si Carter, et la série The X-Files, ont rendu le terme mythologie populaire, il est probablement né avant. Neil Whitman :

In searching the Google Groups database among the alt.tv.* newsgroups, it does seem to have begun when I started noticing it, with The X-Files, in 1997 or 1998. But suspect I may not be mining this database in a way that will produce all the relevant texts, so I’m interested in your antedatings, if you have them. Commenter Stan Carey said he seemed to recall talking about Twin Peaks in terms of mythology (or maybe even “mythos”) in the early 1990s.

Nul ne sait vraiment où est né mythologie. Mais son usage a explosé dans la seconde moitié des années 1990, et aujourd’hui critiques, sériephiles et scénaristes l’utilisent. On lui trouve même des dérivés. Carlton Cuse et Damon Lindelof parlent de “mythological download” dans le commentaire audio de l’un des derniers épisodes de Lost (ABC, 2004-2010), riche en révélations sur les mystères de la série, explorant ainsi les motivations des personnages. Ils réemploient cette expression dans de nombreuses interviews. Jeff Pinkner et J.H. Wyman parlent de “mythalone” pour désigner un épisode dont l’intrigue est indépendante, mais qui a une importance capitale pour le tissu thématique de la série Fringe (Fox, 2008-2013). Et J.J. Abrams de s’excuser de l’échec de Undercovers (NBC, 2010) : la série était “mythology-lite”, n’a pas assez insisté sur des arcs narratifs à long-terme (ici il me semble que c’est l’auteur.e de l’article qui fabrique ou réemploie le mot).

Dans l’usage, la notion fait sens : la mythologie se compose d’éléments qui construisent le monde fictionnel et son intrigue au long-cours, qui distinguent les épisodes indépendants des épisodes mythologiques mettant en avant les arcs narratifs majeurs d’une série. Ici se trouve peut-être le piège de la définition de mythologie : le terme est plus facilement appréhendé, compris, lorsqu’on l’utilise comme adjectif. Mais si l’on considère mythologie d’un point de vue plus élevé, en supprimant de la définition l’unité fondamentale qu’est l’épisode, que reste-t-il ?

2. Premières réflexions : mythologie et canon

Dans une citation précédente, Neil Whitman citait un certain “Glen”, qui se trouve être son frère, Glen Whitman, professeur d’économie… et scénariste sur la série Fringe. Ce dernier précise quelque chose qui me semble fondamental :

Just to clarify, when I said ‘mythology’ was being used as a synonym for ‘canon’, I was talking about phrases like ‘Seinfeld mythology’ and ‘Simpsons mythology’. But I don’t think this is typical. Usually ‘mythology’ means more than run-of-the-mill canon; it must relate to a long-term and usually complicated story arc. Also, ‘canon’ has a backward-looking aspect; nothing that hasn’t been established in an aired episode is canon. ‘Mythology’, on the other hand, can refer to the big story arc in the writers’ heads, much of which has not been revealed to the audience. In the Fringe office, ‘mythology’ and ‘canon’ are definitely not synonymous.

La mythologie n’est pas le canon. Elle s’en approche, peut-être est-elle un sous-ensemble du canon. Mais elle ne correspond pas à la définition communément admise : le canon, c’est ce qui a valeur d’authenticité, ce qui est validé par une/des instance(s) auctoriale(s), dans notre monde (seules les histoires de Sherlock Holmes écrites par Conan Doyle peuvent être “considérées comme canon”) et dans le monde fictionnel (depuis la saison 8 de Doctor Who, il est désormais “établi dans le canon” que les Seigneurs du Temps peuvent changer de genre). La mythologie ne recouvre pas les mêmes éléments.

En juin 2014, j’ai eu une discussion intéressante à ce sujet sur le réseau de microblogging Twitter (discussion que j’ai compilée ici, faites gaffe au chat en entrant), avec François-Ronan Dubois, Mélanie Bourdaa et Hélène Breda. Le premier en a tiré un excellent article sur les “primo-producteurs” où il reprend la définition du canon :

[...] nous nous interrogions, à la demande de [Florent Favard], sur la différence entre le concept de mythologie d’une série télévisée, tel qu’il s’emploie notamment pour décrire un certain aspect de la série The X-Files et celui de canon, donné comme synonyme par l’encyclopédie en.Wikipedia, alors même qu’il nous semblait que les deux termes recouvraient des problèmes assez différents.

Avec Mélanie Bourdaa, je soulignais notamment que l’une des fonctions du canon est de distinguer une hiérarchie de producteurs discursifs, qui n’enrichissent pas le monde possible établi par la fiction à part égale : le canon sépare implicitement les primo-producteurs, régies légitimes des discours, des producteurs seconds qui, comme les fans, font vivre l’univers étendu sans nécessairement respecter ses limites justement canoniques.

De cette discussion, je retiens encore des indices fondamentaux sur la fonction de la mythologie d’une série :

(Où la “xénoencyclopédie” est une encyclopédie “de ce qui est étranger”, l’encyclopédie d’un monde fictionnel en porte-à-faux (Saint-Gelais, 1999)).

https://twitter.com/Rasebelune/status/481495048417443840

https://twitter.com/Rasebelune/status/481496299712557056

Cette dernière remarque me semble caractériser ce qu’est la mythologie. Si le canon est l’encyclopédie de ce qui est authentique, de ce qui a valeur de vérité dans le monde fictionnel (Esquenazi, 2009), alors la mythologie est la partie opérationnelle, performative, du canon. Le canon dit : “Ceci est vrai/authentique.” La mythologie dit : “Ceci est notre champ des possibles, du chemin parcouru au chemin à parcourir.” Comme l’expliquait Glen Whitman un peu plus haut, le canon est tourné vers le passé, vers les faits établis ; la mythologie est tournée vers le futur, en ce que, partant du canon, elle dessine en creux des possibles narratifs pour l’intrigue globale de la série. Le canon, c’est savoir que le gouvernement américain, dans The X-Files, a effectivement collaboré avec les extraterrestres ; la mythologie, c’est l’enchaînement des épisodes qui dessinent une tension narrative (Baroni, 2007) en posant la question suivante : jusqu’où va cette collaboration, et va-t-elle mener le monde à sa perte ? En cela, la mythologie est liée aux questions majeures qui structurent l’unité narrative du texte, jusqu’à sa clôture narrative (Carroll, 2007), clôture presque impossible à prévoir à l’avance pour les séries télévisées.

3. Sondage : une grande variété de définitions

L’usage de mythologie étant partagé par les critiques, sériephiles, scénaristes et universitaires, il me fallait toutefois m’assurer que mon point de vue n’était pas biaisé. J’ai récemment posé autour de moi, sur Facebook et Twitter, la question (volontairement ouverte et ambiguë pour ne par orienter les réponses) : “Comment définiriez-vous mythologie quand on parle de séries télévisées ?”. Les réponses que je rassemble ici ont été très variées, et montrent la complexité mais aussi la diversité des approches, la variété des définitions empiriques. Elles sont toutes valides. La mythologie est une notion kaléidoscopique dont voici les principaux aspects :

La mythologie comme moteur de l’intrigue :

L’analogie entre mythologie et canon, voire mythologie et monde fictionnel :

Une interaction entre “background” (mais quel background ?) et arcs narratifs :

L’arc narratif lui-même :

Quelque chose d’organique :

https://twitter.com/Bart_Lejulm/status/554926708701544448

Un champ des possibles suggéré :

Une mythologie qui peut aussi être religieuse, culturelle… et dont peut se nourrir la mythologie de la série

Mythologie nationale, religion

Un élément majeur des séries de science-fiction, des genres de l’imaginaire :

sfUn facteur de complexité narrative :

Mittell

La grande variété des définitions est incroyable : la mythologie serait à la fois arc narratif et encyclopédie, tantôt interaction, tantôt structure, entre le canon et le possible, entre le monde réel dont elle se nourrit et l’imaginaire en porte-à-faux qu’elle construit – et surtout, elle est moteur, coeur de la série, sa mémoire et son avenir, sa complexité. Une seule certitude : si mythologie semble si polysémique, c’est parce que la notion est liminale, toujours suspendue dans un entre-deux, fluide, insaisissable.

4. Le grand vide théorique

Mathieu Pierre me conseillait, plus haut, d’aller chercher la réponse dans un article de Jason Mittell, que je connaissais déjà. Il n’est pas le seul à l’avoir mentionné. Et c’était l’effet recherché en laissant ma question aussi vague que possible, et en la posant à des universitaires. Quels textes allaient ressortir ? Sur mon modeste échantillon, aucun, sinon Narrative complexity in contemporary american television, dans lequel Mittell théorise la complexité narrative des séries contemporaines qui mêlent l’épisodique et le feuilletonnant, le court-terme et le long-terme narratif. Il y mentionne brièvement la mythologie de The X-Files :

[...] any given X-Files episode might focus on the long-term "mythology", an ongoing, highly elaborate conspiracy plot that endlessly delays resolution and closure, or offer self-contained "monster-of-the-week" stories that generally exist outside of the arcing scope of the mythology. [...] According to many X-Files viewers and critics, the show suffered from too great a disjunction between the overly complex and unsatisfyingly deferred mythology versus the detached independence of monster-of-the-week episodes that might contradict the accrued knowledge of the conspiracy.

Mittel réemploie ici la définition – comment dire ? – épisodique de la mythologie, c’est-à-dire envisager la mythologie par rapport à ses effets sur les épisodes : cette distinction entre episodic et serial, entre l’épisode indépendant et celui relié aux arcs narratifs à long-terme. En soi, ce n’est pas une mauvaise démarche : l’épisode est une unité fondamentale de la série télévisée, et la sérialité trop souvent écartée des analyses sur cet objet. Mais comme je l’ai dit plus haut, il manque à mythologie une définition qui s’affranchisse de l’épisode, surtout lorsque, comme le disait Mélanie Bourdaa, une série déploie un texte transmédia sur plusieurs supports : la mythologie ne peut plus alors s’envisager dans la seule sérialité, elle doit être appréhendée dans sa transmédialité, modulée suivant les degrés d’investissement des publics. La mythologie de Lost n’est pas la même suivant que l’on regarde uniquement la série, ou qu’on participe aux alternate reality game après avoir dévoré les livres et joué au jeu vidéo : là encore ce n’est pas seulement notre connaissance du canon qui change, mais également notre “encyclopédie des possibles à venir”.

Matt Hills (2010 : 212) relève une autre définition, pratique celle-ci, donnée par Russel T. Davies lors d’une interview à SFX, un peu avant la diffusion de la première saison de Doctor Who 2005 (BBC1, 1963-1989 // 2005-présent), la série qu’il a contribué à ramener sur les écrans en tant que head writer :

What you don't want [dans la série que vous pourriez écrire] is lots of, of I don't know, the Cybermen came from Telos and Mondas, you don't want the complication of it. You have to distinguish between mythology and continuity... there is a difference. Mythology is simple and emotional! Mythology makes you feel something. Continuity is like, "I come from the constellation of Casterborus" [sic], which is absolutely irrelevant.

Il faut bien comprendre le cadre de réflexion de Davies, et celui de Hills, pour appréhender cette définition de la mythologie. Davies critique un point encore sujet à débat de l’époque classique de Doctor Who : à force de trop se reposer sur sa continuité, son canon, à faire des références obscures en forme de clin d’oeil à une élite de fans assidu.e.s (le fanwanking, je vous épargne la traduction), la série se serait condamnée. Une overdose de canon serait la cause majeure de sa suspension par la BBC en 1989 (le sujet est ouvert au débat, mais ce n’est pas l’endroit). A cette obsession pour le canon, pour l’encyclopédie froide et complexe à la destination de quelques happy few, Davies oppose la mythologie (à l’américaine ?), quelque chose de simple et surtout d’émotionnel. Hills, quant à lui, cite Davies car il cherche à questionner l’opposition entre cult (les séries qui visent un marché de niche et ont un public restreint mais dévoué) et mainstream (les séries grand-public). Hills explique que, dans le milieu de la production télévisuelle, culte semble être synonyme de continuité, là où mainstream et mythologie vont de pair. D’un côté, la froideur de l’encyclopédie, de l’autre la chaleur de la mythologie (il relève, bien entendu, la dimension genrée d’une telle distinction : le culte serait soi-disant destiné à un public essentiellement masculin, le mainstream à un public féminin).

Au-delà des analogies toutes relatives (et parfois douteuses) entre cult/canon/♂ et mainstream/mythology/♀ que Hills a raison de relever mais que je préfère mettre de côté pour le moment, je crois que Davies isole un autre critère fondamental : la mythologie, parce qu’elle est liée aux arcs narratifs, à la tension narrative, peut générer de l’émotion, là où le canon est aussi froid qu’un dictionnaire Larousse sans images. Le canon est, après tout, une encyclopédie de ce qui est authentique, a valeur de vérité. Il ne concerne pas la montée des enjeux, le développement des personnages et surtout le dialogue mystère/révélation dans les séries à énigme : ces derniers sont pris en charge par la mythologie.

Vladimir Lifschutz, mon doppelgänger théorique qui travaille sur un sujet de thèse similaire au mien (en se centrant plus sur la temporalité), m’a proposé la définition suivante, que lui-même a dû construire dans le cadre de son travail – ce qui me rassure, m’indiquant que je fais bien de me poser des questions sur la notion de mythologie :

Nous pourrions proposer une définition de ce qu’est la mythologie en partant [de J.J.] Abrams et en utilisant la conception des mondes fictionnels de Lubomir Doležel. La mythologie d’une série serait ce qui appartient à la texture implicite d’un univers fictionnel et qu’on ne retrouve pas dans les autres fictions. Par exemple, Milo Rambaldi appartient à l’univers fictionnel d’Alias et ses inventions sont exclusivements réservées à la texture implicite de la fiction. On ne retrouvera pas Rambaldi dans Lost ou Fringe. Aussi, la mythologie développe la partie spécifique implicite de l’univers fictionnel en dévoilant, généralement au compte-goutte, ces éléments implicites, faisant ainsi travailler l’imagination des téléspectateurs.

Sans plonger dans la définition de texture par Doležel, on rappellera que l’explicite se compose des éléments… explicites de l’histoire (Mulder est agent du FBI) ; l’implicite d’éléments suggérés par des indices (Doležel cite une histoire d’Ernest Hemingway, A Clean Well-Lighted Place : Hemingway ne dit pas dans quel pays elle se déroule, mais précise à un moment qu’un personnage paie en peseta) ; enfin, il existe le niveau zéro, les gaps (fossés, trous), les zones d’ombre de la fiction que les destinataires peuvent explorer en usant de leur imagination : la Dernière Grande Guerre du Temps, qui intervient entre la fin de la série classique et le retour de Doctor Who en 2005, a commencé dans l’implicite (le Docteur nous en racontait des fragments) et a évolué jusqu’à l’explicite à la fin de la saison 7.

Lifschutz tient là une dernière caractéristique fondamentale de la mythologie : contrairement au canon qui me semble être soit explicite soit inexistant (soit un élément est authentique, a valeur de vérité, soit il n’est pas “prouvé” et est donc pure spéculation), la mythologie est là encore liminale, entre-deux, entre le zéro et l’explicite. Elle est le lieu de passage du zéro à l’explicite, ce qui rejoint cette idée de la mythologie comme dimension opérationnelle et performative du canon, comme encyclopédie des possibles des arcs narratifs majeurs. Mais je trouve cette dernière définition – comme toutes les autres – trop restreinte. Elles ne couvrent chacune qu’un aspect de la mythologie. Il me semble que mythologie a cela de particulier qu’elle change de forme et de couleur dès qu’on change de point de vue… Et c’est bien à le coeur du problème.

5. Tentative de définition

La nuit, parfois, je me réveille en sursaut à la seule pensée qu’une définition unifiée de “mythologie” soit impossible, pour la simple et bonne raison que chaque série a non seulement sa propre mythologie (sa propre “encyclopédie narrative à venir”), mais la fabrique et l’emploie à sa façon. Les contenus sont bien sûr différents : la mythologie de X-Files n’est pas celle de Lost au sens où il ne s’agit pas du même monde fictionnel. Mais les contenants peuvent aussi varier : la mythologie de Babylon 5 (PTEN>TNT, 1993-1998) ne se déploie pas comme celle de X-Files… Une mythologie se comportera tantôt comme une colonne vertébrale, tantôt comme facteur de complexité, tantôt comme arc narratif majeur, tantôt comme encyclopédie en devenir, suivant les besoins narratifs de chaque série.

La mythologie pourrait être unique à chaque série, d’un point de vue à la fois paradigmatique et syntagmatique. Lorsque Glen Whitman évoque le fonctionnement différent de la mythologie entre Lost et X-Files, ce n’est pas seulement une variation paradigmatique qu’il isole, mais bel et bien un problème de structure, d’objectif visé par chaque mythologie. J’en distinguerai au moins trois :

X-Files : mythologie centrée sur la sérialité, et l’alternance – ou plutôt l’hybridité – entre épisodique et feuilletonnant. Les arcs narratifs à long-terme fonctionnent en tandem avec les “monstres de la semaine” pour tisser le thème de la série.

Lost : mythologie performative qui insiste sur l’implicite et oriente les arcs narratifs, usant de réflexivité pour mettre en abyme l’exégèse, l’analyse détaillée de la série par une partie du public.

Babylon 5 : mythologie totalisante qui unit un à un non seulement les épisodes (d’un point de vue formel) mais aussi les arcs narratifs, insistant sur la cohérence du monde fictionnel.

De même que chaque série aurait sa propre mythologie paradigmatique qui fait l’originalité de l’histoire, elle aurait sa propre mythologie syntagmatique qui structure et coordonne les intentions esthétiques véhiculées par le récit. Ce qu’on désigne par mythologie, dans une série narrativement complexe, c’est ce qui fait la complexité et l’originalité de son monde fictionnel et de sa structure narrative, comment elle se déploie, comment elle vit, meurt, se reformule, affronte le passage du temps anticipe sur l’avenir. La mythologie, c’est ce supplément narratif qui fait d’une série plus que la somme de ses épisodes. Ce supplément narratif peut se manifester de plusieurs façons différentes. Mais voici, au terme de ce billet, les principaux éléments qui pourraient servir à établir une définition claire et complète de la mythologie d’une série :

1/ La mythologie est la partie opérationnelle, performative du canon. Là où le canon est tourné vers le passé, l’archivage, authentifiant les éléments explicites de la narration, la mythologie recouvre l’explicite, l’implicite et le degré zéro du savoir narratif, un champ des possibles tourné vers l’avenir (souvent incertain) de la série.

2/ La mythologie est difficilement discernable de la forme sérielle, mais les oeuvres transmédia prouvent qu’elle ne peut pas être réduite à la seule fonction de distinction épisode indépendant/épisode lié à l’intrigue globale.

3/ De même qu’elle est liée au canon, la mythologie l’est aussi aux arcs narratifs majeurs, souvent complexes et très étendus, qui structurent la série ; elle est de même liée aux grands thèmes de la série.

4/ La mythologie a une grande influence – voire est le vecteur – de la réflexivité des séries narrativement complexes qui interrogent le public à la fois sur l’histoire racontée, mais aussi sur la façon de la raconter (sur le récit), ce que Mittell appelle l’esthétique opérationnelle (operational aesthetic, Mittell, 2009). C’est via la mythologie que la série peut interroger ses processus narratifs.

D’où une première tentative de définition :

Mythologie (séries télévisées) : phénomène narratif qui structure les interactions entre, d’un côté, le canon (les éléments explicites, ayant valeur de vérité, du monde fictionnel), et de l’autre, les arcs narratifs qui conditionnent la clôture éventuelle du récit sériel. La structure de la mythologie est fluide, variable d’une série à une autre, d’un point de vue paradigmatique et syntagmatique. Elle présente cependant des invariants : elle est facteur de réflexivité et de complexité narrative ; elle dessine un champ de l’implicite et des possibles pour les arcs narratifs majeurs de la série, et conditionne leur évolution sur le long-terme ; elle est la partie du canon qui emploie des éléments vecteurs de tension narrative chez ses destinataires. La mythologie est ainsi faite qu’elle permet de ramener de la cohérence et de l’unité narrative dans une oeuvre sérielle conçue dans l’incertitude, en même temps qu’elle est diffusée. La mythologie est enfin un phénomène lié aux “oeuvres en progrès” (Winckler, 2002 : 52) que sont les séries télévisées : elle semble être à la fois une construction volontaire de la part des scénaristes, et un phénomène inhérent, intrinsèque à toute série feuilletonnante, proportionnelle à la durée de celle-ci et certainement conditionné par sa réception.

Nul doute qu’une définition plus claire et concise figurera dans ma thèse. Moteur des séries narrativement complexes, notamment celles qui mettent en avant leur unité narrative, la mythologie est un phénomène que je me dois d’étudier plus avant. Je n’ai pas, pour le moment, le recul nécessaire pour évaluer la pertinence de mes observations. N’hésitez donc pas, vous qui passez par-là, à en relever la plus petite erreur. Je vous en saurai gré.

Florent Favard

***

Bibliographie

BARONI, Raphaël, La Tension narrative, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 2007

CARROLL, Noël, « Narrative Closure », Philosophical Studies, n°135, 2007, pp. 1-15

DOLEŽEL, Lubomír, Heterocosmica : Fiction and possible worlds, Baltimore, Londres, John Hopkins University Press, 1998

ESQUENAZI, Jean-Pierre, La Vérité de la fiction, Paris, Lavoisier, 2009

MITTELL, Jason, “Lost in a Great Story: Evaluation in Narrative Television (and Television Studies)” in PEARSON, Roberta (dir.), Reading Lost, Londres, New York, I. B. Tauris, 2009

MITTELL, Jason, « Narrative complexity in contemporary american television », The Velvet light trap, n°58, 2006, pp. 29-40

PAVEL, Thomas, Univers de la fiction, Paris, Éditions du Seuil, 1988 (version remaniée et traduite par l’auteur de Fictional worlds, Harvard University Press, 1986)

SAINT-GELAIS, Richard, L’empire du pseudo. Modernités de la science-fiction. Québec, Éditions Nota Bene, 1999

WINCKLER, Martin, Les Miroirs de la vie, Histoire des séries américaines, New York, Paris, Le Passage, 2002

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